Cyril Berthault Jacquier
interview réalisée 28/07/07
Fonction : je n'aime pas trop les catégories. "photographe semi-professionnel" serait raisonnable, "artiste" un peu vaporeux, j'aime assez le mot "plasticien" qui me semble plus ouvert.
Site(s) : http://cbj.jepose.com
Nom ou pseudo : cbj
Signification et/ou origine du pseudo : mes initiales tout simplement.
Date de naissance : après vérification sur mon passeport; 09.07.1964
Localisation : Bruxelles
Signes particuliers : un grain de beauté au milieu de la main droite.
Matos utilisé : l'outil m'importe peu, on peut rater une image avec le Canon dernier cri, tout comme on peut faire des choses merveilleuses avec une boîte à chaussure percée...
Présentation personnelle : 180cm 73kg
A la façon du portrait chinois … Si j'étais ... je serais …
Une question pertinente :.comment allez-vous?
Une chose insupportable : une craie sur un tableau noir
Une œuvre : une toile de Rothko
Un personnage de fiction : Maurice du roman éponyme de Forster.
Un mythe : Oedipe
Un proverbe : mieux tard que jamais
Une phobie : le vertige
Un vice : la luxure
Un objet inutile : une épingle de sûreté
Une idée récurrente : c'est quand qu'on arrive?
Un cauchemar : un crash d'avion
Un moyen de transport : la télétransportation
Un bruit corporel : des pas sur un trottoir mouillé d'une grande ville la nuit.
Un prix Nobel de la paix : le Dalai Lama même si je crois bien qu'il l'a déjà reçu
Un film porno : Hustler White de Bruce La Bruce
Un tyran : François Mitterrand était un tyran remarquable.
Un repas de famille : parfois trop lourd à digérer.
Une habitude : une main sur une nuque
Une polémique ridicule : pour rester dans le sujet, l'argentique, le numérique, et réciproquement.
Un investissement : une assurance vie
Une œuvre caritative : quelque part en Afrique ...
Un mensonge : la terre est plate
Un souvenir : mon grand-père m'apprenant à nager à Deauville en slip léopard sous les yeux effarés de ma grand-mère.
Un site Internet : google; c'est une porte ouverte à tous les possibles.
Les questions personnalisées :
1) Dans tes images, il y a souvent des autoportraits... Ton corps, ta figure, des bouts de toi sous des aspects de "mutilations", de "fatigue", de "lutte"... Alors, pourquoi ce travail ? Ma question n'est pas anodine, étant moi même une adepte du genre, je suis vraiment curieuse de savoir ce qui te pousse à te montrer sous cet angle? Et quel rapport tu as à ton image, ton enveloppe corporelle?
Tout a commencé je crois par ma série "Corpus". Je cherchais, par des plans serrés, à suggérer des liens entre la peau et le paysage. Un oeil devenait ainsi un lac, et une paupière une dune. Très vite il y eut un apport presque psychiatrique et clinique à ces images. J'échangeais et travaillais beaucoup à l'époque avec Patrick Le Borgne avec lequel je partage le positionnement de l'humain en photographie.
La folie, les états limites ont toujours été pour moi une fascination. Je crois qu'à un moment de ma vie j'ai flirté avec cette ligne jaune. Bien qu'ayant étudié la psychanalyse pendant des années, je ne sais toujours pas ce qui fait pencher un être humain d'un côté ou de l'autre. C'est cette mince frontière qui m'intéresse. Dans cette lutte pour l'équilibre surgit fatalement des questions d'importance voire même existentielles; le sens de la vie, l'idée de la mort, le fait d'avoir la liberté de choisir sa fin etc ... Ce sont des questions assez universelles quand on y réfléchit bien. La vie est une lutte permanente qui commence dès la naissance par le cri du nouveau né recevant l'oxygène dans ses poumons. C'est terriblement violent tout comme l'est l'époque que nous vivons
Mon corps photographié devient alors une enveloppe dans laquelle j'écris des lettres. Bien souvent le message est lu et partagé. Mais il n'est pas question de ma réelle identité, car la plus part du temps je ne me reconnais pas sur ces autoportraits. Cette réalité là ne m'appartient plus dès que l'image est montrée. Il n'y a que peu d'images qui parlent de moi en tant que simple modèle. "Back from Anvers" en est une. C'est pour conserver cette distance que certains portraits sont également ironiques et plein d'auto dérision. Tout cela reste fictionnel, à l'image d'un romancier qui construirait son personnage principal.
2) Tu dis avoir étudié la psychanalyse, quel est ton cursus? Ton apprentissage? Et comment est venue la photographie?
La psychanalyse heureusement ne s'apprend pas à l'université mais, au fil des années, sur le divan de son thérapeute. J'ai suivi ensuite un parcours classique, des séances de contrôle, des séminaires et beaucoup de lectures. C'est à la fin de mon analyse, comme par hasard, que la photographie s'est imposée petit à petit. A l'époque je peignais plus que je ne photographiais même si j'ai toujours eu un boîtier pas très loin de la main
La peinture devenait envahissante, beaucoup trop lourde à gérer. Quand j'étais dans mon atelier, j'avais la sensation d'étouffer parmi toutes ces toiles en suspend. Dans la créativité il y a trois phases; l'inspiration, l'acte créatif qui reste à mes yeux un geste technique, et la dispersion. C'est la dispersion qui me pausait problème.
J'ai trouvé avec la venue du numérique un moyen léger de créer et de disperser mon travail. Si l'envie vous en prend, il est facile d'emporter à l'autre bout du monde votre compact, un ordinateur portable, de retoucher vos images et de les partager. C'est voyager sans plomb dans les valises en quelques sortes. Cela peut être très simple et ludique, mais à l'épreuve du quotidien cela n'est pas toujours si aisé quand bien même la photographie est plus instinctive que la peinture.
3) La photo serait pour toi, thérapeutique? Quels genres de photographies tu apprécies, finalement? Quels artistes te touchent ?
Je ne crois pas qu'une expression artistique, photographie ou autre, puisse être réellement thérapeutique. Cela peut s'avérer être une efficace béquille mais pas un remède miracle. Cela étant, il est évident que l'inconscient à une part active dans le processus créatif. Tous les enfants créent à un moment ou à un autre. Qu'est ce qui fait que certains continueront la route? Où allons nous chercher l'idée et l'inspiration? C'est un grand mystère.
Et par là même, qu'est-ce qui fait qu'une image vous touche plus qu'une autre, pourquoi vous-vous arrêtez pour la regarder longuement, pourquoi elle s'imprime de façon définitive à votre mémoire? C'est un autre mystère. En ce sens, j'ai des goût assez éclectiques et divers. Il faut que l'image me touche, me raconte une histoire possible, ou tout du moins qu'elle dépose à mon regard des bribes d'une histoire à inventer. C'est le cas avec le travail de Sophie Calle par exemple. Les diptyques d'Alice Key, plein de finesses et de poésies me donnent l'envie d'imaginer des mots à la suite. J'aime aussi les images qui m'invitent à une certaine forme de silence, qui me plongent immédiatement dans une espèce de bulle. J'ai beaucoup d'affection et d'estime pour Raymond Depardon, tout particulièrement pour son travail très intime dans "Notes".
4) Tu aimerais tendre vers quel genre photographique, qu'est ce qui est essentiel à tes yeux dans une création pour qu'elle soit "réussie"(je parle des créations en général) ?
Je ne sais pas très bien. Je ne réfléchis jamais vraiment en termes de projets. Une image en appelle une autre et ainsi de suite. C'est peut-être pour cela que j'ai appelé mon site "day after day". Puis le temps passe, je reviens sur mes images et il m'arrive de dégager une ligne, une histoire justement. J'ai parfois des envies très spontanées de travailler avec tel matériel ou tel autre mais sans très bien savoir ce que je vais en sortir réellement à l'arrivée. Je jette beaucoup. Et pour que je me décide à montrer une image que j'estime terminée, c'est un peu la même chose. Il me faut "avoir dormi dessus" quelques temps. C'est une façon probablement de me l'approprier définitivement.
En fait, je crois aussi, passionné de nature, qu'il me faut, au sens général, avoir l'envie de défendre la création que je "rencontre", l'envie aussi de la partager, de poursuivre la découverte quand il s'agit d'un auteur que je ne connais pas. Et quand il s'agit d'un auteur que je connais et apprécie, j'ai l'envie toujours d'être surpris, d'aller au delà encore.
5) Qu'est ce que tu entends précisément par "photographe semi-professionnel"?
En arrivant à Bruxelles il y a quelques années, j'ai décidé de mettre toute idée carriériste entre parenthèses. Comme je ne vis pas que d'amour et d'eau fraîche, je te laisse imaginer la suite ... Je ne regrette pas cette décision; elle m'offre un luxe incroyable, celui du choix et d'une certaine forme de liberté.
6) A tes yeux, quelles sont les principales qualités et défauts des tes créations? Les failles peut être ?
Je crois que toute manifestation créative est l'expression d'une faille, sa traduction en quelques sortes. Certaines sont plus importantes que d'autres, plus à vif parfois aussi, mais il y a toujours quelque chose à aller chercher de ce côté là. Cela ne signifie pas pour autant que c'est obligatoirement douloureux et glauque. A mon sens, il est question peut-être de sensibilité plus aiguisée chez les uns que chez les autres. Je n'échappe pas à la règle bien entendu. Je pense même pouvoir être en mesure de les dessiner du doigt, ce qui est une certaine façon de revenir à l'analyse. Mais ce qui est certain, c'est que si je le connaissais toutes pleinement, en conscience, j'irais les explorer au plus loin possible.
D'un autre côté, à y réfléchir en même temps que je te réponds, puiser au fin fond de ses failles peut être un exercice dangereux. Prenons le cas de Mark Rothko. Il est allé très vite, et très tôt jusqu'au bout de son processus créatif parce que c'était un génie, mais il en est mort suicidé. Ses dernières oeuvres qui étaient présentées dans une seule et même salle il y a quelques années au Palais de Tokyo à Paris parlaient d'elles mêmes ... L'impression qu'il ne pouvait plus que se heurter qu'à un mur.
A me parler des qualités et des défauts de mes images, tu me pousses à une confession publique;-) Elles doivent avoir des qualités puisque certains y croient. Mais ce n'est pas à moi d'en juger. Comme je le disais déjà, à partir du moment où je montre une image, en se dispersant, elle ne m'appartient plus vraiment. Elles ont probablement aussi la qualité de leurs défauts à moins que ce ne soit l'inverse ;-)
Je ne crois pas en l'instrument. Ce n'est pas l'instrument qui fait le bel ouvrage, mais bien pourquoi, à tel moment on décide de choisir tel ou tel instrument, tel ou tel procédé. Il en va de même des règles. Je ne renie pas toutes les règles et autres canons esthétiques en bloc, un minimum de base est probablement nécessaire, mais la règle en générale est faite aussi pour être transcendée, voire même malmenée. Il est intéressant de constater par exemple qu'aux Beaux-Arts de Paris ou d'ailleurs le dessin n'est quasiment plus enseigné. On y apprend à savoir tenir un discours critique et nourrit quant à son travail. Cela me semble infiniment plus passionnant. Mais je reconnais volontiers qu'à ce jeu là, il m'arrive parfois de franchir la ligne jaune.
Je suis quelqu'un également de très secondaire. C'est une façon de me protéger de mes émotions et autres débordements. J'avoue que j'ai tendance à trop vouloir tout intellectualiser. Je regrette parfois de ne pas lâcher prise plus souvent dans mon travail. L'approche des diptyques me permet peut-être d'être plus spontané, en particulier quand il est question de collaborations avec Pedro Peralta ou Omid NH, ou bien encore Patrick Le Borgne. La réponse se fait quasiment du tac au tac sur simple proposition d'une idée et ce quelque que soit la provenance de l'idée.
Cet élan là me manque parfois. Humainement et artistiquement. J'ai pas mal travaillé ces temps derniers avec des toy camera et autre polaroid. Je n'ai quasiment rien montré; cela me semblait trop simple, trop naïf, trop à côté de ce que je montre habituellement.

Cette image en fait partie. Et pour autant, j'ai de l'affection pour ces images, peut-être parce que finalement elle me sont beaucoup plus personnelles et intimes qu'un auto-portrait ;-) Cela étant dit, rien n'est statique, tout est à venir.
7) C'est assez paradoxal comme idée, non? Tu parlerais moins de toi en te mettant en scéne? Et puis ... Au jour d'aujourd'hui, j'imagine que si tu présentes cette image, ce pola, c'est un acte réfléchi de ta part, et tu sais qu' en ouvrant cette brêche, tu dois t'attendre à ce qu'on te sollicite pour regarder le reste des images. Tu dis " tout est à venir" ... des projets peut être?
Je ne sais pas si c'est aussi paradoxal que cela. Comme je te le disais, à montrer ces portraits depuis quelques années, un personnage s'est crée sans que je puisse du reste "maîtriser" la situation. Cela s'est fait au fil du temps. Je n'y avais absolument pas pensé en ce sens au début de ma série "Corpus"; chacun y colle ses propres histoires ou ses propres projections. Je reçois souvent des messages me demandant si je vais bien ;-) Mais cela reste auto-fictionnel, comme les personnages par exemple des livres de Christine Angot ou Christophe Donner. Et quand j'accompagne parfois une image d'un texte, cela reste toujours auto-fictionnel. L'écrit alors n'est jamais qu'une piste possible à une autre lecture possible. Quand on enlève le "costume", le make up et les textures, oui, il doit bien y avoir une facette sur des milliers de facettes qui correspond à ma propre personnalité. Mais cela vaut pour chaque image de chaque auteur. Si je devais ressembler trait pour trait à ce que je montre de moi, je serai mort depuis longtemps ;-)
A montrer ce polaroïd, je voulais simplement dire, pour répondre à ta question précédente, que je regrettais de ne pas aller plus souvent vers des images directement instinctives, qui me correspondent elles aussi tout autant puisqu'elles témoignent d'un instant de vie, à un moment précis de mon temps qui passant. Ce sont en quelques sortes des images "carnet de bord", des petits bouts de partages de ma vie quotidienne; rien de plus, et rien de moins ;-)
Des projets personnels, oui, bien sûr. Mais comme je suis assez superstitieux ... Tu sais l'histoire de l'ours et de la peau ... ;-)
Par contre, j'aimerais assez monter d'ici 2008 une exposition de portraits à Bruxelles qui regrouperait des auteurs que je fréquente dans la vie, et d'autres relations virtuelles. Un portrait, un auteur. Pour l'heure c'est à l'état de chantier, j'ai cependant bon espoir.
Si la situation actuelle en Europe n'était pas aussi difficile, il est évident que j'aurais à coeur d'ouvrir une galerie vouée à la photographie sous toutes ses formes. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot ;-)
8) Allez, soyons fous... Aprés toutes ses questions difficiles... Une question sur un théme "libre", parles moi de tout ce dont tu as envie, à toi de jouer !
Après y a voir (trop...) réfléchi, voilà ce qui est sorti de mes neurones; ce n'est pas une palme d'or à cannes, loin de là, simplement trente secondes à bruxelles.
9) On termine avec la minute promo... Tes projets à court, moyen, long terme?
A long terme, j'aimerais, comme je le laissais entendre plus haut revenir à des images plus expérimentales, plus spontanées et plus ancrées dans le concept, même si le terme est désormais quelque peu galvaudé. Il n'est pas certain du tout que je montre ce travail commencé depuis quelques mois sur la "toile" car je ne suis pas persuadé que le web soit le meilleur outil pour cela. J'ai l'envie "d'installer" le tout dans une scénographie réfléchie et en ouverture à d'autres auteurs. J'aimerais beaucoup retravailler avec Gérard Menigou par exemple avec lequel j'ai déjà bossé sur des expositions collectives et personnelles. Bref, des projets plus globaux qui laissent la place à l'échange et la collaboration et qui sortent des expositions personnelles parfois tellement linéaires ...
A moyen terme ce sera l'écriture. Des échanges "textes / images" dans lesquels je n'interviendrai pas comme photographe.
Et à court terme; vive les vacances ;-)
10) Pour finir qui aimerais tu voir interviewé dans ce webzine? Et ton mot de la fin ?
J'ai découvert il y a peu sur Deviant Art le travail de Didier Chevalot.J'ai eu tout de suite un coup de foudre pour ses images. Une réelle émotion que je n'avais pas ressentie depuis longtemps. C'est à la fois très conceptuel et très beau. Il y a chez Didier une recherche véritable et un discours qui l'accompagne.
Alice Key bien sûr dont j'ai parlé ici. Alice a un troisième oeil photographique qui lui sert de septième sens. J'ai eu l'occasion plusieurs fois de musarder avec elle. C'est impressionnant de la voir travailler. C'est un peu comme si tous ses sens étaient en éveil en même temps, c'est très silencieux, très doux, et toujours poétique, avec beaucoup de légèreté dans le faire, ce qui ne signifie pas que ses images soient légères pour autant. Et puis Alice associe parfois elle aussi des mots à ses images et ses mots me parlent beaucoup.
Je sais qu'il est annoncé ici, j'ai du reste l'impression que cela fait déjà longtemps ... mais j'aimerais bien voir figurer sur ta page Frédéric Gaillard. Je suis son travail depuis quelques années. Je l'ai vu évoluer, se construire. Il est parvenu à imposer un style très personnel sans pour autant jamais se répéter ou se fourvoyer. Ses images traduisent une belle réflexion, une belle pensée, un univers très marqué auquel j'adhère pleinement. Chacune de ses nouvelles images est pour moi une excitation toute particulière qui ne me déçoit jamais.
Mon ami Omid NH bien évidemment. J'ai pour lui une grande admiration et une très sincère affection. C'est un véritable talent, je suis persuadé que dans quelques années, on parlera beaucoup de lui. Il a un sens de la composition extraordinaire, certainement aidée par sa formation en peinture, des idées à défendre, et une volonté, un courage à toute épreuve.
Et enfin, au risque d'en oublier fatalement, Bruno Blais que j'ai rencontré il y a un an et avec lequel j'ai travaillé autour de la revue "Intime L" et l'exposition du même nom à laquelle participait du reste et entre autre Alice et Omid. Il a lui aussi une très belle écriture poétique tant dans l'image que dans le mot. Bruno a un réel discours très marqué et très argumenté sur l'art, le milieu artistique et son développement. C'est quelqu'un de très construit qui ne laisse que peu voir ses émotions, mais c'est quelqu'un de sensible avec qui je partage cette sensibilité là.
Le mot de la fin? Deux alors ;-) Merci. Beaucoup.