Régis
interview réalisée le 04/07/2010
Fonction: Graphiste et illustrateur indépendant… Et parfois photographe quand l’envie ou le besoin pointe son nez.
Site(s): www.regisbodinier.com
Nom ou pseudo: Régis
Signification et/ou origine du pseudo: On s’est tellement foutu de moi depuis le fameux «Régis est un con» des Nuls que j’ai décidé non seulement d’assumer mais aussi de
revendiquer. Et puis surtout, je préfère qu’on m’appelle par mon prénom: ça supprime une barrière dans mes rapports avec les gens.
Date de naissance: Ce jour-là, le photographe Nick Ut Coong Huynh immortalise la jeune Phan Thi Kim Phuc lors d’un bombardement américain au napalm
pendant la guerre du Viêt Nam.
Localisation: le corps à Montpellier, la tête dans les étoiles.
Signes particuliers: Oulaaa! Et en plus, c’est au pluriel! … Rêveur et contemplatif.
Matos utilisé: La trilogie Adobe, Painter, une tablette graphique Wacom, du papier, des crayons (peu m’importe lesquels), un Nikon D200 (armé d’un 24, 50 et 105mm), un
soupçon de peinture et du café versé dans ma tasse en forme de vache.
Présentation personnelle: J’ai un cursus issu des Beaux-arts. Ancien directeur artistique en édition puis en agences de pub, je suis devenu freelance
quasiment naturellement. Beaucoup d’envie et de projets, souvent inachevés, inassouvis, voire irréalistes me conduisent à passer de longues heures à dessiner et photographier.
L’observation est mon dada et la contemplation ma balade.
À la façon du portrait chinois… Si j’étais… je serais…
Une question pertinente: pourquoi?
Une chose insupportable: le jugement.
Une œuvre: en peinture: une toile de Peter Klasen. En littérature: La Fureur des Tartares, de Patrice Amarger.
Un film: Yi Yi, de Edward Yang (1999).
Un morceau de musique: Trois Gymnopédies (I, II et III), d’Éric Satie, joué par Aldo Ciccolini.
Une surprise: un cadeau inintéressé.
Un personnage de fiction: la bête dans la Belle & la Bête (version Cocteau, pas Disney).
Un mythe: Icare.
Un proverbe: «La peinture, c’est comme la merde; ça se sent, ça ne s’explique pas» (Henri de Toulouse-Lautrec). Je sais, c’est une citation. Mais c’est devenu un proverbe chez
moi!
Une phobie: le pouvoir.
Un vice: la patience.
Un objet inutile: une œuvre d’art (peu importent les notions de goût et d’esthétique).
Une idée récurrente: l’intégrité.
Une arme: l’ironie.
Un cauchemar: la méchanceté.
Un moyen de transport: la rêverie.
Un bruit corporel: un bisou.
Un prix Nobel de la paix: je n’en connais que deux. Donc, et par esprit de contradiction, je dirais Jane Addams.
Un film porno: Porn Wars.
Un tyran: Dieu.
Un repas de famille: un tête-à-tête dans un p’tit resto avec ma mère.
Une habitude: observer.
Une polémique ridicule: Dieu (encore lui!)
Dieu existe! Ah mais non! Ah mais si! Ah mais non! Ah si! Ah non! Ah si! Ah non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non!
Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non! Si! Non!…
Du coup, ça me fait penser à un texte de Prévert:
«Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie. »
Un investissement: l’Amour.
Une œuvre caritative: le don d’organe pour les animaux.
Un mensonge: je trouve ça très beau!
Un souvenir: une aurore boréale.
Un site Internet: www.mediadico.com (mon dictionnaire m’en veut encore!)
Les questions personnalisées :
1) Tu dis "Ancien directeur artistique en édition puis en agences de pub, je suis devenu freelance
quasiment naturellement." Pourquoi naturellement ?
J'ai été salarié deux fois : la première fois, je me suis fait arnaqué et la seconde fois on m'a gentiment montré la sortie. Je me suis aussi lancé dans l'entreprenariat en fondant une agence de com avec une amie. C'était une chouette expérience mais au bout de 4 ans, j'ai voulu changer d'horizon. J'ai découvert après coup que je voulais rester le seul capitaine de mon avenir (bel anagramme !) et bosser chez moi.
L'indépendance est donc devenue la seule alternative à ce jour qui corresponde à mes attentes. Ce sont les expériences précédentes qui m'ont conduit sur cette voie et je crois que sans elles ça n'aurait pas marché. Ça a donc été une suite logique d'évènements qui ont fait que je pouvais difficilement échapper à ce statut (ou plutôt ce mode de fonctionnement).
2) Et ton "navire" il aime aller dans quelles directions? Comment choisis-tu tes travaux, les personnes avec qui tu travailles?
J'aimerais faire plus d'illustration que de graphisme mais c'est le contraire qui se passe. Je ne travaille qu'avec des personnes qui ont le sourire facile et avec qui l'échange reste agréable même lorsque le facteur temps devient stressant ou que la visibilité est importante (une diffusion à plus d'un million d'exemplaires ne m'impressionne pas). Je ne recherche pas la création du siècle (d'ailleurs je ne m'en sens pas capable) mais plutôt le plaisir d'échanger et d'apprendre.
Ce qui est intéressant, c'est que, du coup, mes commanditaires ou mes interlocuteurs sont en grande majorité des femmes. Je pense que c'est aussi ce qui m'amène à vouloir les dessiner plus que les hommes.
Finalement, c'est peut-être une simple histoire de sensibilité.
3) Quand on regarde tes travaux, tes projets qu'ils se soient concrétisés ou pas, on découvre un univers assez vaste, riche, tu surfes sur des thématiques assez différentes, ... Alors dans tout ça, y a t-il un fil rouge ? Qu'est ce qui est important pour toi dans la création? As tu une intention ? Une envie ?
Dans la création, je me demande si le plus important n'est pas, finalement, la sincérité ou l'intégrité. J'essaie de ne pas transgresser cette intention…
Je travaille autant que possible sur des séries parce qu'elles me permettent d'apprendre et d'approfondir ce que je veux représenter (comme les émotions par exemple). À mes débuts, j'avais un style a minima réaliste. Je m'en suis écarté progressivement pour approcher une forme de naïveté dans mon traité. En dépit de l'appréciation de mon entourage qui préférait cette simplicité d'expression, j'ai pris sur moi de ne pas toujours écouter les autres et de faire ce que je voulais (essayer de) faire. C'est beaucoup plus difficile et enrichissant de révéler ce que l'on a dans la tête que de satisfaire l'autre. Je suis donc revenu à la retranscription de ma réalité et du réalisme.
Je bosse sur des "sujets" divers. Et mêmes si les images peuvent paraître parfois bien différentes, les thèmes, eux, restent finalement et initialement les mêmes, à savoir mon humeur, mes sentiments et ce que je vis. Finalement, peu importe la représentation présentée, j'essaie avant tout de rendre compte d'une forme de douceur et d'une sensibilité personnelle… Un peu comme si je travaillais sur ma psychologie et mon univers intérieur.
En ce moment, les thèmes que j'aborde sont représentés principalement par des portraits. C'est un exercice assez nouveau pour moi et très riche de compréhension et d'apprentissage.
Pour résumer, je dirais que dans mon travail le sujet est un prétexte, le thème une étape et le résultat l'expérience d'une recherche.
4) "Riche de compréhension et d'apprentissage" ... T'aurais un exemple ? Une anecdote ?
Dans les portraits que je dessine, la difficulté repose sur des détails plus que sur la composition. Par exemple, l'attention du spectateur va immanquablement être attirée par le regard du sujet. Si la lumière ou l'iris ne sont pas au bon endroit, c'est l'ensemble du visage qui en pâtira. Je me suis aussi rendu compte qu'en exagérant ou minimisant certains éléments anatomique, je pouvais plus facilement faire passer une expression. Une grande pupille exprimera plus de douceur que si je la dessine plus petite que la réalité. Depuis 2009, je travaille sur une série de visages sans expression avec pour objectif premier de me concentrer sur les détails plus que sur l'ensemble. C'est un peu comme un exercice et c'est probablement pour cette raison que je continuerai cette série durant plusieurs années.
Je devais avoir 16 ans lorsque j'ai commencé à faire du nu. Je me souviens très bien de la fille qui posait. Elle avait peut-être 5 ou 6 ans seulement de plus que moi. Je pense que dans un petit groupe dont la moyenne d'âge avoisinait probablement les 50 balais, elle devait avoir un intérêt particulier à voir ce qu'un gars de la même génération qu'elle était capable de "sortir". C'était mes débuts et j'étais intimidé au point de croire que c'était important de ne pas rater les croquis (ma première grosse erreur !). J'ai donc commencé en prenant tout mon temps (deuxième erreur) et en me concentrant sur son visage (troisième erreur). Au bout d'un temps très court, elle s'est levée, a fait le tour de mon chevalet, a contemplé ma pitoyable ébauche et, alors que je m'attendais à sombrer dans le ridicule, elle m'a dit un truc du genre "oublie que je suis une femme, imagine que je suis un objet." J'ai bossé avec elle pendant deux jours entiers et j'ai du réaliser entre 200 et 300 croquis en expérimentant le crayon, la sanguine, le fusain, l'éponge, le doigt, le couteau et j'en oublie sûrement. J'espère pouvoir encore apprendre et découvrir pendant longtemps quels que soient les thèmes et les techniques.
5) Depuis peu tu as un site internet, qu'est ce qui t'as poussé à finalement en faire un? Avec toutes tes productions, n'est ce pas difficile de faire des choix? Comment as tu opéré pour faire ces choix sur ton site?
J'ai cédé à la tentation du site Internet parce que cela fait quelques années maintenant qu'on me demande où l'on peut voir mes productions et parce que trop de personnes aujourd'hui me disent que c'est incontournable. Je reste un fervent défenseur du document imprimé et je sais que l'image donnée et visible sur le web est difficilement maîtrisable. Mais j'ai finalement décidé de tenté le coup. J'ai reçu plusieurs propositions pour réaliser mon site mais celle qui m'a le plus convaincu est venue d'un étudiant (Gem). D'abord parce que je savais que l'échange allait être réciproque, c'est-à-dire qu'il n'allait pas seulement apporter une pierre à mon édifice mais aussi au sien. Je préfère avoir un site simple et à la structure quasiment amateur (encore tout est bien relatif) plutôt qu'un site "m'as-tu vu" tant qu'il permet à l'autre d'apprendre aussi de son côté.
Je n'ai pas eu de difficulté quant au choix parmi mes productions puisque j'ai décidé de montrer ce qu'il y avait de plus récent et de voir avec le temps si je montrerai les plus anciennes créations. J'ai donc simplement fait un choix antichronologique.
6) Quelle serait la question, que tu aimerais que je te pose (que l'on a peut être jamais posé?), et qu'y répondrais tu ?
Régis, tu as délaissé le dessin traditionnel au profit de la peinture numérique, pourquoi?
Aujourd'hui, beaucoup d'illustrateurs sont tellement focalisés sur des outils comme Photoshop, au dépend de la gouache ou de l'huile par exemple, que je voulais… Attends, non… Stop… Ça risque d'être un peu long comme réponse. Et puis on s'en fout finalement… On va donc changer de question et on va plutôt faire ça :
Toi, tu demandes :
- Ça va ?
et du coup, ma réponse c'est :
- Oui ça va, et toi ? ^^
7) Ah ah, ben écoutes, ça va plutôt pas mal ! Dis moi t'as des projets sous le bras? Des envies particulières?
J'aimerais essayer de passer plus de temps à dessiner mais j'ai un peu de mal à gérer cet aspect de mon travail. Après avoir étudié les émotions, j'entame actuellement une série sur les sensations. une sorte de suite logique qui devrait peut-être m'amener à travailler plus tard sur les sentiments.
Des projets, j'en ai plein les cartons mais comme mes réalisations me demandent beaucoup de temps, c'est un peu l'humeur du moment qui décide ce que je vais faire.
Courant 2010, et pendant un mois, je vais réaliser une petite série en dessin traditionnel. Un peu pour me prouver que je n'ai pas perdu la main dans l'univers de l'instantané et de l'improvisé, mais aussi par besoin de retrouver quelque chose que j'ai perdu il y a des années (une sorte de petite flamme que j'avais lorsque j'étais étudiant). Je pense que cette série va avoir un impact sur la suite de mon travail. Si elle me plaît, je la montrerai et je pense que ma créativité et mon style devraient gagner en intérêt. Sinon… Euh… Bah on verra bien.
Je garde certains projets et quelques envies sous silence parce que souvent, à trop en dire, on tue l'envie ou la concrétisation.
8) Quels ont étés les projets que tu as pu mener à terme (ou pas), dont tu es le plus "fier", ou qui t'ont apportés beaucoup de satisfaction?
Aucun ! :)
Les projets dont j'ai été le plus satisfait n'ont jamais retenu l'attention d'éditeurs (ou alors on me demande de faire des concessions qui ne me conviennent ou correspondent pas) et ceux qui ont été publiés n'ont finalement aucun intérêt ou ont tout simplement été "bousillés" à l'impression ou à la rédaction.
Bon, c'est vrai que je n'ai jamais non plus – à part une fois – poussé activement à me faire éditer ou à exposer. Je me contente plus de faire mon truc dans mon coin que de me faire connaître ou de montrer mon travail absolument. J'ai toujours le sentiment de ne jamais avoir assez de matière pour ça ou que la qualité de mon travail n'est pas au rendez-vous.
9) Si tu avais un mégaphone, et que tu pouvais passer un message (ou une annonce, un avis de recherche), tu dirais quoi?
Si j'avais un mégaphone, je le poserais délicatement à côté de moi et puis c'est tout. Je n'ai pas de message à faire passer.
Maintenant, en ce qui concerne une éventuelle annonce et/ou avis de recherche, je suis comme beaucoup : je recherche des personnes qui accepteraient de poser. Mais il faut aussi que j'arrive à concilier mes impératifs avec mes envies et donc à me libérer davantage de temps pour ça.
10) Pour finir qui aimerais tu voir interviewé dans ce webzine? Et ton mot de la fin ?
J'aimerais bien lire une interview d'Auguste Rodin dans Bazooka Mandarine. Mais j'imagine que tu vas me dire que c'est pas possible, n'est-ce pas ?
Bon alors… En vrac, comme ça : Natascha Roeoesli, Ashley Wood, Desiree Dolron, Gottfried Helnwein ou encore Melanie Delon.
Quant à mon mot de la fin… Heuuum… La fin n'existe pas : tout évènement précède un autre. Donc je dirais : à suivre…(et sans rapport avec le mot de la fin : merci Miss Buffet froid, c'est toujours un plaisir de discuter avec toi ! ^^)