Nath Sakura
interview réalisée le 16/10/2010
Fonction : Photo-reporter et photographe "d'art"
Site(s) : http://www.nath-sakura.fr et http://www.fetish-photo.net
Nom ou pseudo : Nath-Sakura
Signification et/ou origine du pseudo : Je m'appelle Nathalia. Et j'ai toujours, dans ma vie personnelle et artistique, rejeté l'idée occidentale de la beauté, personnifiée par la permanence immortelle des statues de la Grèce antique. Y préfèrant la façon de voir des Orientaux, symbolisée par l'instant fugitif, la transitoire beauté des fleurs de sakura (les cerisiers) s'envolant au vent au Japon. J'ai mis un trait d'union entre mon prénom et ma vision du Beau, pour mettre un train d'union dans la dynamique de ma propre métamorphose.
Date de naissance : 21 novembre 1973
Localisation : Montpellier-Barcelone
Signes particuliers : Nowhere girl d'1,83 m
Matos utilisé : Canon 5D, Mamiya SPress 23, Leica R9+DMR
Présentation personnelle : Fille de contrebande, marsienne naturalisée vénusienne, fylle née sous X, je suis photographe et journaliste professionnelle, maman et éternelle amoureuse.
A la façon du portrait chinois … Si j'étais ... je serais …
Une question pertinente : comment répondre avec brio à des questions stupides ?
Une chose insupportable : la société capitaliste dans son stade impérialiste
Une œuvre : La Comédie Humaine de Balzac
Un film : Victor Victoria de Blake Edwards
Un morceau de musique : le Stabat Mater de Pergolese
Une surprise : un flagrant délit de la pire perversité
Un personnage de fiction : Lilith
Un mythe : Salammbo
Un proverbe : Per aspera ad astra
Une phobie : être terrorisée à l'idée de ne pas avoir l'air spirituelle et profonde en répondant à un portrait chinois
Un vice : l'addiction à tout ce qui est additif, l'alcool, le tabac, la drogue, l'amour
Un objet inutile : un pénis
Une idée récurrente : vivre dans l'idée permanente que ce n'est jamais encore assez bien
Une arme : un pistolet à bouchon
Un cauchemar : revivre une seconde fois mon adolescence
Un moyen de transport : un Zeppelin
Un bruit corporel : un contre-ut
Un prix Nobel de la paix : Emily Greene Balch
Un film porno : la pornographie étant l'érotisme des autres : Rambo ou n'importe quel film véhiculant des idées vulgaires et sans portée
Un tyran : Périandre de Corinthe
Un repas de famille : celui où quelqu'un a dissimulé une dose mortelle d'arsenic dans une des part de tartes choisie au hasard
Une habitude : faire grincer longuement ma petite cuillère dans ma tasse en regardant avec plaisir mon entourage
Une polémique ridicule : le 2ème concile de Nicée en 787 au sujet du sexe des anges
Un investissement : un emprunt russe
Une œuvre caritative : l'armée Rouge de 1918 à 1921
Un mensonge : une photographie
Un souvenir : un matin, à 6 ans, en CP où dans la cour de l'école, deux équipes s'étaient constituées pour jouer au foot, et où je me suis faite insulter parce que j'allais dans l'équipe des filles.
Un site Internet : http://www.nath-sakura.fr
Les questions personnalisées :
1) Trouver des infos sur toi, c'est plutôt facile... Ta présence sur le net est assez hallucinante: Tu as ta propre page wikipédia, un paquet d' interviews : par Hélène Hazera ;
sur photos-sexy.eu ; sur artkaos ; sur lesphotographes.com ; sur virus photo , sur page261.com (...); sans compter les nombreuses vidéos de ci et de là, le fan club (...).
De toutes les interview que tu as faites, quelle est la question qui t'agace le plus, quelle est celle que tu préfères, et qu'elle est celle que tu voudrais que l'on te pose mais que l'on ne te pose jamais, et qu'y répondrais-tu ?
Je vois que tu as mené une enquête approfondie ! En fait il y a une question récurrente qui a le don de me mettre en colère, c'est "Nath-Sakura, qui es-tu ?". D'abord parce que ce genre de question me plonge dans des affres métaphysiques. Il faut dire qu'à la question de l'existence, le docteur en philosophie que je suis se retrouve dans la même situation qu'un mathématicien à qui on demanderait la solution à la conjecture de Poincaré. S'il y a une réponse, elle exige tant de prémisses, de ratiocinations et tant de précisions, qu’elles ne peuvent figurer dans une réponse à une interview, sans lasser le lecteur.?Ensuite, parce que si on pose la question, c'est qu'on ne me connaît pas. Et il est bien absurde d'interviewer une inconnue…
Evidemment, heureusement, parfois on me pose des questions sur ma démarche photographique, ce qui est la seule chose intéressante en réalité. Ce que mes petites photos cherchent à apporter et dans quelle dynamique elles se placent. Et là, j'ai des choses à dire. Enfin, on ne me demande jamais si je suis heureuse de faire ce que je fais. Comme si ça allait de soi. Pourtant, pour qui connaît le processus artistique, pour autant que je sois une "artiste", on n'ignore pas que c'est une souffrance. Un cancer qui ronge tant les corps, métastase tant, qu'il finit par être une douleur permanente. De même que "l'inspiration".
Les gens croient qu'un artiste c'est comme un supermarché, jamais vide, où il y a toujours quelque chose de nouveau à venir y prendre. Alors qu'un artiste c'est comme un poulet que l'on vide. C'est sa chair qu'on arrache, jusqu'à ce qu'il ne plus que reste plus que l'os. Alors, puisqu'on ne me pose pas la question, je vais y répondre quand même : "Non, faire des photos ne me rend pas heureuse".
2) Dans ta réponse, tu utilises entre autre un champ lexical particulièrement épris, accentué par des métaphores crues quasi belliqueuses. Suivant tes travaux, et ce que tu laisses entrevoir de ci de là (et y a beaucoup, beaucoup de choses !), je me dis que ce n’est pas anodin de ta part, surtout quand on sait que tu es docteur en philosophie ! Je me suis demandé si le combat contre (pour ?) la vie n’était pas finalement un de tes leitmotiv, comme un gimmick qui te colle à la peau. Tu évoques le fait d’être « heureuse de faire ce que tu fais », j’aurais envie de te demander alors c’est quoi pour toi le bonheur ? Et contre quoi te bats-tu si ardemment ?
Qui a vécu une guerre te le dira : les traces qui en résultent sont indélébiles et les blessures ne se referment jamais vraiment. Personnellement j'ai vécu une guerre totale contre mon propre corps pendant 36 ans. En tant qu'être humain d'un monde à l'économie "mondialisée", je vis comme nous tous, "sous le talon de fer" d'un système et d'une idéologie carcérale.
En tant que docteur en philosophie, j'assiste à la déliquescence de tous les systèmes de pensée, à tout les corpus intellectuels, balayés par le seul qui vaille désormais dans une société où comme chez Orwell : vérité = mensonge. Dans les ruines fumantes de nos espérances on nous a bien appris que nous devions cesser de rêver un autre monde, que la société capitaliste était le moins mauvais des systèmes et qu'il n'y avait rien "après". C'est l'une des raisons pour lesquelles l'idéologie et les non-dits de 2010 sont mortifères : les "vieux" sont considérés comme des poids morts pour la société, les "jeunes" comme improductifs ou inadaptés, la biodiversité comme un détail sans importance dans la course effrénée à la richesse, la complexité et la diversité sociale comme un obstacle à l'Ordre.
Bref, tout ce qui fait l'aspect foisonnant, riche et enthousiasmant de la vie. Alors oui, je me bats pour la vie, la liberté, le temps laissé aux consciences. Et contre quoi je me bats ? Sans doute, contre la même chose que les autres : la mort. Moi j'ai commencé à vivre en juin 2010. Inutile de dire que j'ai toute une vie à rattraper. Alors j'emploie des termes violents. Moi je suis née sous les bistouris de nombreux chirurgiens, j'ai souffert mille morts pour être là aujourd'hui, libre. Mais c'est justement ça la vie : la chair, la violence, la souffrance, le conflit nécessaire à la renaissance, à l'accomplissement… Quant au bonheur…
3) En parlant de bonheur... Il m'a semblé comprendre que tu évoquais (entre autre) l'importance de ta fille Victoria comme étant une des personnes les plus importantes à tes yeux. Je me demandais si dans le prolongement de tes créations, l'onirisme qui émane d'un univers d'enfants pourrait être un jour au centre de tes créations? Puisque tu le dis toi même tes créations sont le reflet de ton cheminement personnel dans la vie. Comment envisages-tu tes futures créations?
C'est une question à laquelle je n'ai pas de réponse. Mais n'est-ce pas délicieux les questions sans réponses, qui ouvrent la curiosité et l'espérance ?J'ignore où je vais, je laisse mon nouveau corps diriger mes inclinaisons artistiques et, à l'heure où j'écris ces lignes, je ne sais pas encore ce que je vais raconter demain. Mais je reprends le travail d'art dans quelques jours, j'y verrais peut-être plus clair ensuite. Pour ce qui concerne Victoria, il faut dire qu'avant même sa naissance, elle était déjà chargé d'infiniment plus de symboles que ne sont en général les enfants à naître.
D'abord, je suis née de parents inconnus, je n'ai pas de racines, mais savoir que j'ai un avenir en elle me permet de m'inscrire dans le monde des humains, de leur histoire. Ensuite, Victoria a eu une demi-soeur, née quatre ans plus tôt, et morte tout aussi vite, elle s'appelait Louise. Enfin, elle est née alors que mon traitement hormonal rendait cette possibilité extrêmement mince, avant qu'il me soit définitivement impossible d'y songer à nouveau… C'est donc la victoire sur le destin qui a donné son prénom à Victoria. Quant à l'univers d'enfant, tout est dans le regard. Ma fille regarde souvent mes photos, parfois même elle est sur mes genoux pendant que je les retouche à la palette graphique. Elle croise les modèles à la maison, les accablant de minauderies pour qu'elles jouent avec elle, en les appelant "tâta". Elle monte parfois dans le studio pour me regarder travailler. Elle met les talons aiguilles qui trainent dans le dressing. En somme, mes photographies font partie de son univers d'enfant, où rien du regard graveleux des adultes ne vient poindre. L'onirisme est dans le regard du spectateur…
Enfin, si vous regardez bien "derrière" la façade de mes photographies, vous verrez souvent des éléments de l'ordre de l'enfance.

Le cliché intitulé "retour du Paradis", qui raconte l'histoire d'une femme habillée en princesse au bord d'une cascade et qui doit revenir au réel, avec une image bivalente coupée par une diagonale, eh bien, que voyez vous dans le coin inférieur droit ? Une paire de baskets, symboles de la fin du rêve, du retour au quotidien. Et il n'y a que les enfants pour donner autant d'importance aux choses du quotidien….
4) " derrière" la façade de mes photographies" c'est à dire? Qu' y -a-t-il en façade?
La "façade", c'est ce que tout le monde voit, comme les passants dans une ville. Des décors de théâtre, rien d'autre. Car qui nous dit que derrière la façade proprette de la maison que nous admirons, les pires crimes ne sont pas en train d'être commis ?
Dans mes photos, la façade, ce sont des femmes sexy, généralement peu habillées, au point que beaucoup ont tendance à me ranger hâtivement dans la catégorie des photographes de charme. Mais ça me va bien, puisque c'est aussi ça mon travail : séduire, pour capter l'attention du spectateur. C'est alors que, protégée par l'ivresse du paléo-cortex du spectateur, je peux dérouler mon discours. Un discours qui, s'il traite souvent du corps, a bien peu de rapport avec la sexualité.
5) Pour aller plus loin... j'ai choisi 3 images de ton site, afin de prendre des exemples concrets de tes créations. Comment se passe le process de création? Tu sais avant le shooting de quoi va être faîte ta "façade", et ton discours? Laisses tu (tout de même) une part au hasard ? Dans ces extraits, quel est ton discours ?
Tout commence par une émotion, une souffrance, une idée qui me traverse l'esprit dans ma vie quotidienne. C'est généralement un "état d'esprit". A vrai dire, j'ai l'impression d'avoir en réalité de rares éclats de lucidité, que j'estime à quelques minutes par jours. Pendant ces instants-là, un discours cohérent, totalement construit et abouti m'apparaît. Ce sont en général des notions complexes, des symboles-valises qui s'emboitent et que je vais piocher dans mes différents référents, du Symbolisme à l'occultisme, en passant par la kabbale ou la numérologie. Du genre de celle qui m'a amené à produire "Le triangle" (la troisième arcane de mon tarot de Lilith) : où le triangle d'une corde sur laquelle s'est assise en suspension une de mes modèles (cordiste de profession) appelle les notions de perfection, de trinité, de divinité etc. Mais, parce qu'il est imparfait, et dynamique (il est évident que la corde varie sous le poids et les mouvements du modèle), raconte l'histoire d'une quête de perfection impossible. Chez les symbolistes, le triangle imparfait, c'est l'incertitude, le devenir, et la répétition. Exactement ce dont je voulais parler : une femme emmêlée (avec la corde ça devient clair) dans ses contradictions, suspendue entre la Terre et le ciel, indécise, coincée entre les trois terme de sa propre équation : elle-même, son regard sur elle-même, le regard des autres.
Le pouvoir des fleurs
Dans la première photo où on voit une jeune femme s'ennuyer à mourir, au milieu des fleurs (dont un lys, symbole de l'amour pur), pendant qu'un bel homme tatoué lui lèche le sexe. C'est un sentiment que j'ai éprouvé mille fois quand, femme, je me disais que mon avenir était avec un homme. J'aimais bien l'idée de me sentir protégée, entourée, qu'on se batte pour moi, d'être dans une sorte de "normalité" confortable, mais au final, au lit, c'était juste ennuyeux. Ni dégoutant, ni excitant, juste sans intérêt. J'ai donc transcrit ça, dans une imagerie où d'autres femmes peuvent se retrouver si elles ne sont pas satisfaites de leur sexualité, avec le livre "Les belles endormies" de Kawabata qu'on voit posé sur le sol, sous la main de la jeune femme. Une façon de dire "qui m'éveillera enfin ?". Donc ici, sur cette photographie, la forme, le sens, le décor et le discours sont quasiment sur un seul niveau, c'est une photo facile. Elle s'est imposée à moi sans qu'il me faille la traquer. Mais évidemment, beaucoup ne verront que l'aspect crûment érotique de l'image, alors qu'elle n'y parle que de doute et d'insatisfaction.
Des hommes et des grenouilles
La deuxième image est plus complexe, même si elle a un ressort assez "provoc". Au premier regard c’est une homme déguisé en grenouille qui se masturbe. Mais évidemment, comme d'habitude, la première image n’est pas la bonne. En approfondissant l’image, on se rend compte que la grenouille lit un livre intitulé “Le soleil noir de la puissance“, de Dominique de Villepin, sur Napoléon. La grenouille devient dont une allégorie du Peuple français (les Américains ne nous surnomment-ils pas “Froggies”), qui se “masturbe” encore sur sa gloire passée, sans s’intéresser au réel actuel, fut-il tragique (dalles disjointes, poussières, revues trash à même le sol). Avec évidemment une critique du Pouvoir. De la même manière, comme dans la plupart de mes codifications, on trouvera le “faux” dans la lumière et “le vrai” dans l’obscurité, en traçant une ligne de démarcation. Pour ce qui concerne la construction géométrique, si l’on trace une ligne autour de la boule rouge (qui équilibre couleurs et masses), du livre et du ventre rond de la grenouille, le dessin est sans équivoque. Quand pourtant, le phallus que tient le modèle n’est qu’un artefact de caoutchouc. Aussi faux que la représentation sur la revue ouverte à ses pieds qui lui fait écho..
et finir avec ta série Aubade

La dernière image que tu as choisie n'utilise en revanche pas de ressorts d'ordre symbolique. Il s'agit là, à la fois d'une critique "sociologique" de l'image de mode, et de son regard sur les femmes, devenues objets, puisque tous les codes y sont, mais traités à ma façon, avec une technique photographique à mille lieu des méthodes de ce milieu (en réalité, travail à la chambre, en lumière naturelle, et en lumière ponctuelle avec des Balkars), et d'une critique de la photographie "technicienne". C'est le cas d'ailleurs de toute la série "Aubabe". J'y travaille sur des jeux de mots, en lien avec des accessoires photographiques, pour étayer un discours ironique sur l'idée que se font de plus en plus de photographe sur notre art. Considérant souvent qu'une "bonne photo" n'est possible qu'avec le "matériel exactement adéquat". Comme si un snoot ne pouvait pas être fabriqué avec une feuille de papier aluminium.
6) Quand je regarde ici et ailleurs certains des commentaires qui te sont destinés, je remarque entre autre une ferveur que je ne connais pas pour d'autres artistes "de ton niveau". Tu sembles être la source de sentiments particulièrement forts en positifs mais aussi en négatifs. Cet engouement, cette faculté à embraser les passions, m'interroge. Est ce que tu vois les choses comme ça ? Est ce que tu l'expliques? Comment à ton avis les gens te perçoivent ? Quels retours as tu ?
Question difficile. Je pense que ce n'est pas tant mon oeuvre, mais l'idée que les gens se font de moi, qui déclenche cette tempête d'émotions. Je sais, pour en avoir subi souvent les conséquences, que je suis capable du susciter des haines profondes et marquées, comme des passions brutales. Il faut dire que mes particularités empêchent de rester "tiède" à mon endroit.
D'abord, à la différence de beaucoup d'autres photographes, mon travail est sous-tendu par un discours, complexe, étayé, que je rends régulièrement public (notamment dans la rubrique "autopsie" (auto-psy ?) de mon blog). Cela énerve profondément les tenants de la théorie selon laquelle une photographie doit être "immédiatement signifiante". Comme s'il ne fallait pas une légende sous la photo, et un titre, pour comprendre la tragédie de la "Mort d'un républicain" de Robert Capa. Comme s'il ne fallait pas être un peu au courant des Evangiles pour comprendre la Dernière Cène de Léonard de Vinci. Mais il faut dire, à leur décharge, que les tenants de cette théorie fabriquent justement des photographies qui ne racontent rien.
Par ailleurs, j'ai une opinion sur mon travail qui va complètement à contresens des idées sur la "bonne photographie", véhiculée par ceux que j'appelle les "techniciens". Obnubilés par la netteté, terrifiés par la surexposition, scandalisés par les "noirs bouchés". Alors à ceux-là j'explique que ce qu'ils appellent des "erreurs techniques", me semblent à moi extraordinairement intéressantes, du point de vue artistique. Comment montrer Dieu en photo, sinon en surexposant une image au point de la rendre immaculée ? Comment parler du fond de l'abîme de la dépression, sinon en obtenant un noir parfait dans certaines zones de l'image ? Mais pour comprendre cela, il faut accepter que la photographie soit au service d'un discours. Quand, pour eux, ce n'est qu'un art décoratif. Une façon "hype" de faire du papier peint.Et comme je suis Catalane (nous sommes connus pour avoir des "têtes d'ânes"), scorpion ascendant lion, et toujours prête à me battre pour défendre mes idées, ça crée pas mal de frictions avec les gens.
Et évidemment, enfin, je suis transsexuelle, et j'en fais une fierté. Je suis donc un puissant cristallisateur des contradictions, des idées refoulées, de l'amour/haine de mes interlocuteurs. Pour peu qu'ils soient mal dans leur peau, la réaction est souvent explosive. Enfin, comme tu l'as vu, je n'hésite jamais à répondre à une interview, à communiquer, à me mettre en avant (et parfois en danger, comme quand je fais un autoportrait de moi nue), ce qui crée un lien privilégié avec les gens qui s'intéressent à mon travail. Je ne résiste jamais au plaisir d'aller boire un verre avec les groupes qui me sollicitent, à intervenir sur les sites qui me sont consacrés, ou à rester longtemps après un vernissage pour discuter longuement avec les spectateurs. Peut-être est-ce l'une des raisons de ce que tu nomme cette "ferveur". Mais je suis bien mal placée pour être objective sur la question.
7) Vu sur sexopedie.com : "Nath-Sakura, photographe transsexuelle, explique : «Rien ne nous est donné une fois pour toutes. Rien n'est inévitable. Nous n'avons ni à subir ni à faire subir ce que nous sommes. Le rôle des transgenres consiste à montrer qu'il existe des passages, entre les sexes, entre les identités, entre les existences. Bettina Rheims nous voit comme des espionnes, moi je pense que nous sommes uniquement des passeuses, à la fois filles de contrebande et résistantes de l'ombre.» [NDLR voici un extrait photo des espionnes de mauvaise qualité]. Est ce que tu pourrais nous parler plus précisément des différences entre ta vision et celle de Bettina Rheims? Qu'est ce que tu ne supportes pas de voir/lire sur ce sujet? Et y a-t-il des artistes qui ont évoqué ce thème qui te semblent proches de ce que tu revendiques/penses? Tu as des exemples?
Bettina Rheims représente bien le courant féministe des années 80, qui n'arrivaient pas à se sortir de la tête le préjugé, partagé par des tas de gens obtus, que les transsexuelles MtF sont, malgré leurs transformations et leur identité profonde, "encore des hommes". Et donc, que nous venons au milieu des femmes, non pas comme des voyageuses ou, pour reprendre mon terme, comme des "passeuses", mais bel et bien comme des espionnes. Au service de quelle puissance ? Celle des hommes évidemment. Comme si nous avions des comptes à leur rendre ! Nous, dont toute l'énergie, les souffrances et les espérances d'une vie sont tournées justement vers l'éradication de l'homme que la nature nous a imposé. Ce faux militantisme de dame patronnesse de Bettina Rheims m'a toujours mise en colère. D'ailleurs, dans son recueil, on voit bien qu'elle a travaillé ses lumières, ses angles de shoot, ses densités, non pour témoigner du réel de ces femmes, mais bien pour en faire surgir l'ambigu, le décalé, le tragique parfois. Comme pour dire : "ne vous inquiétez pas, femmes mes soeurs, nous saurons toujours les reconnaître !". Comme si nous représentions un danger. C'est un travail réalisé seulement pour rassurer les gens qui n'ont pas compris le sens de notre combat. Il subsiste encore une foule d'idées préconçues à notre sujet, chez les hommes et les femmes "biologiques". La plus courante, et la plus pernicieuse, part du principe que si nous changeons de corps, nous conservons néanmoins notre libido masculine. Chose qui excite beaucoup de personnes (on voit d'ailleurs la profusion d'oeuvres pornographiques traitant du sujet). Et qui fait penser a contrario, à certaines femmes que nous sommes des "dangers" pour elles. Pensez, plus belles, plus grandes, plus sexuelles : warning ! Mais évidemment, c'est un préjugé, le traitement hormonal a souvent pour effet de détruire chez beaucoup d'entre nous toute libido et tout désir. Pour les hommes c'est un préjugé analogue. Pour eux, nous ne sommes pas des espionnes, mais des "menteuses". De la même manière que pour Bettina Rheims, beaucoup considèrent qu'une transsexuelle, même avec des seins, un vagin, un clito, un F sur le passeport et un 2 sur le numéro de sécu sont : "encore des hommes". Et, partant de ce postulat, ils sont terrifiés à l'idée d'être "trompés" par une femme comme nous dont ils ignoreraient l'origine sexuée, comme si coucher avec une fille de contrebande les rendaient "homosexuels". La pire tragédie non ?
Pour le reste, peu d'artistes à ma connaissance ont vraiment approfondi le sujet. Le mouvement queer a beaucoup travaillé sur la question du genre, mais surtout vu du point de vue "transgenre", c'est-à-dire en travaillant sur la limite entre les sexes, l'androgynie, la quête sexuée de soi à l'adolescence, les travestis etc. Mais rien de vraiment étayé et profond sur la question des femmes transsexuelles (c'est-à-dire après qu'elles eurent été opérées). Cela dit c'est un sujet difficile puisque beaucoup de mes soeurs, une fois leur nouvelle vie gagnée, "disparaissent", se fondent dans la population, nient leur passé, refusent de témoigner. Justement parce que la société leur renvoie toujours au visage ce qu'elles étaient avant, comme on le faisait au XIX° siècle pour les bagnards. Qui, même sortis du bagne, même devenus honnêtes, portaient toujours une marque infamante à l'épaule et une mention sur leur "carnet d'ouvrier", ce qui rendaient impossible une vraie réhabilitation (Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris, en parle fort bien). Il reste beaucoup à faire sur ce sujet.
8) Quelle est ta dernière claque ?
C'était hier. Je visite une galerie en vue d'une exposition. Une galerie petite, assez sordide, avec des oeuvres qui me semblent assez immatures et de mauvaise facture. Pour tout dire, des croûtes. Nous discutons pour une expo, et la patronne me dit que je n'aurais qu'une salle pour moi, les autres étant dévolues à d'autres "artistes". Je demande pourquoi. Elle me répond : "on ne peut pas prendre de risque". Je regarde les toiles peintes avec les pieds sur les murs : je me sens soudain extrêmement seule.
9) Et ... une découverte artistique récente qui te scotche? Quels artistes suis tu de prés?
Allan Amato. Ce n'est pas vraiment une découverte, disons pour moi une "redécouverte". Mais un travail absolument fantastique
10) Pour finir qui aimerais tu voir interviewé dans ce webzine? Et ton mot de la fin ?
Je pense que l'excellentissime Marc Dubord s'impose.